• Philippe Zeller

Les 3 états de l'entreprise

Dernière mise à jour : 1 mai 2020

A part les (vraiment) nuls, on connait tous les 3 états de la matière: Solide, liquide et gazeux!

Et bien, pour les entreprises, c'est pareil: il y a 3 états... et pour ne pas nous aider, chaque changement d'état est un mini tsunami. Allez on vous dit tout...

Alors, c'est parti pour une petite histoire:

ACTE I - Basta

Louis travaille dans une grande entreprise, mais ce n'est pas vraiment son truc... déjà il y a ce chef qui donne des ordres parfois absurdes sans donner l'impression de savoir de quoi il parle. En suite, il y a cette organisation hiérarchisée où il a bien du mal à visualiser son évolution de carrière. En dernier lieu, se lever tous les matins et faire une heure d'embouteillages, ça le fait suer. Donc Louis, sur un coup de tête, décide de changer de vie et de retourner aux sources : dans le Gers d'où il est originaire. Il élèvera des canards et fera du foie gras comme son grand-père.


ACTE II - L'artisanat

Deux ans plus trad, Louis a réussi avec brio sa reconversion. Il est très heureux de cette nouvelle vie où aucun canard ne lui donne d'ordres idiots. Après une soirée chargée, pas de stress, personne ne le regardera de travers s'il arrive auprès de ses coin-coins à 10h.

Son foie gras, fait avec les recettes familiales, avec amour et en petite production est un petit bijou plébiscité par les restaurateurs de toute la région et plus globalement du grand Sud-Ouest.

Un beau matin lui vient l'envie de trouver un moyen de le vendre directement à la Grande Ville. Il se met donc à chercher à Toulouse un local commercial dans un quartier bien en vue.

Il trouvera un super local de 70 m2 avec pratiquement pas de travaux. Il a vraiment une bonne étoile!


ACTE III - Le Commerce

Louis commence à prendre la mesure de ses nouvelles ambitions... C'est pierre, son cousin qui s'applique désormais à produire du super foie-gras. Lui, en revanche, découvre le nouveau destin qu'il a embrassé. Son foie gras, tout seul dans 70m2, ça faisait un peu nu alors il s'est diversifié et s'est dit que ça ferait bien de vendre aussi du jambon "pata negra", de la très bonne charcuterie truffée, du caviar, etc. Bref il va monter une épicerie fine, très très fine - à la mesure de la qualité de son foie gras. Mais là le job, ce n'est plus du tout le même! L'hiver est passé par là et tout son talent de producteur a laissé place à la tournée des banquiers pour quémander des facilités de trésorerie. Il passe des heures en voiture pour aller découvrir des produits du terroir qui mériteraient de siéger aux cotés de sa belle production maison. Comme il était hors de question de fermer la boutique quand il n'est pas là, il a recruté 3 employés qui comptent un peu leurs heures à son gout. Il les trouve un peu mous aussi, et de surcroit, ils n'ont pas la même passion que lui quand il parle avec des clients des arômes d'une truffe.

Louis découvre en fait "à la dure" que le métier de commerce est foncièrement différent de celui d'artisan : il doit être en même temps RH, trésorier, acheteur, négociateur, gestionnaire et pilote d'un bateau où il faudra bien que tout le monde rame avec une bonne synchronisation et une cadence acceptable, sans que tout s'arrête quand il n'est pas là.

Ah, et ce qui lui fait le plus mal: la qualité du foie gras a légèrement baissé depuis qu'il n'est plus derrière les manettes de la production, ça n'a pas encore d'impact sur ses ventes, mais il lui arrive de se réveiller la nuit en y pensant. Certains soir, en fermant après une journée de 11heures, il en vient à se demander s'il n'a pas fait une grosse bêtise. Mais bon, il a investi toutes ses économies et il faudra bien que ça marche, alors il fait contre mauvaise fortune bon coeur, remonte son col et avance...


ACTE IV - L'expansion

Quatre années se sont écoulées et Louis a trouvé ses marques, il nous a suffisamment tôt demandé de l'accompagner dans la structuration de son entreprise, a abandonné l'idée de tenir tous les rôles et après les quelques ratées de jeunesse est enfin très bien entouré. A la limite, ça tourne tout seul et il a à nouveau du temps pour lui. Son entreprise a pignon sur rue et lui est récemment venue l'envie de répliquer sa structure à Bordeaux, Lyon, Nice, Cannes et Paris. Cette fois là, il se dit que 50 ans après E. Leclerc, il va passer de la petite épicerie de quartier à un acteur global du plaisir gustatif et pour cela, il a en main toutes les cartes d'une vraie stratégie industrielle: mutualiser les fonctions factorisables, qualifier ses sous-traitants, les aider à se structurer pour tenir la cadence, négocier en gros ce qui n'est pas local, former tout nouvel entrant à aimer les bonnes choses, etc. Il doit encore écrire la recette du succès, y mettre des process et des indicateurs de performance pour pouvoir tout piloter en central.

En fait, Louis au moment où je vous parle de lui (en ayant changé son prénom) prépare sa révolution industrielle.


EPILOGUE

Toute cette belle histoire pour attirer votre attention sur le fait que le changement d'échelle appelle nécessairement un changement des rôles clés de l'entreprise et que chaque étape apporte son lot de nouveautés obscures. Fort heureusement, la plupart du temps, d'autres ont ouvert la voie avant nous et peuvent nous servir d'inspiration autant que de retour d'expérience.


Enfin, pour conclure, n'est-il pas effrayant de se dire qu'une startup qui lève 10M€ va devoir très rapidement passer de l'artisanat directement à l'ère industrielle. C'est évidemment possible, mais sans accompagnement, c'est bien risqué, vous en conviendrez?

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